Demain au boulot, c’est pas pour la magie…
Parmi toutes les obscénités que la macronie nous aura infligées, les propos tenus par la ministre de l’industrie, Agnès Panier-Runacher, devant un parterre de chefs d’entreprise en 2021 tiennent une place de choix. Cette héritière leur avait en effet lancé: « Vous allez donner aux jeunes la fierté de travailler dans l’entreprise. La fierté de travailler dans l’usine pour qu’on dise que, lorsque tu vas sur une ligne de production, c’est pas une punition. C’est pour ton pays, c’est pour la magie ! » (sic). Si ces propos témoignent d’un racolage de bas étage, d’une déconnexion totale et d’une ordurerie crasse, ils reflètent aussi toute une vision des pseudo-élites néolibérales, des écervelés du management. Que cette bourgeoise aille travailler la sardine avec Justine, Edith, Mariem ou Patricia, les héroïnes du documentaire de Liza Le Tonquer Demain au boulot, ne serait-ce qu’une journée, pour goûter à la magie !
Nous avions déjà évoqué dans ces pages l’anniversaire de la grève des sardinières de Douarnenez (Finistère) en 1924. En contrepoint à cet épisode remarquable de l’histoire sociale, la réalisatrice (déjà auteur d’un film sur le monde du travail, Corps soignants, en 2019) s’est vu confier le tournage d’un documentaire sur les ouvrières de la conserverie Chancerelle. L’entreprise a accepté, à de strictes conditions, d’ouvrir la porte de son usine désormais implantée dans une zone industrielle en périphérie de Douarnenez. Liza Le Tonquer s’est attachée, dans le droit fil de sa consœur Marie Hélia, qui avait signé Les filles de la sardine en 2001, à dresser le portrait d’une communauté de femmes au travail.
L’opus de 52 minutes, fruit de plusieurs mois de tournage au plus près des lignes de production et de recueil de la parole des rares femmes ayant osé témoigner (par crainte de s’exposer, mais aussi de voir leurs propos travestis), est sorti en janvier 2025. J’ai eu la chance de le visionner au cinéma (il est en outre disponible sur le site de France TV) et d’entendre l’équipe parler de sa fabrique au cours de l’année 2024, marquée par une grève inédite sur le site en mars. Les difficultés tenant aux conditions de tournage (dont l’omniprésence de la chargée de communication de Chancerelle n’était pas la moindre), aux points de vue, à la narration, au montage, ont été surmontées dans des délais très courts. Le son n’ayant pas été traité, le bruit de l’usine, qui oblige les ouvrières à porter des bouchons d’oreille, est très présent. L’odeur entêtante du poisson, éviscéré, frit, conditionné, se devine. Le caractère inconfortable des lieux, à commencer par les postes de travail, ressort très bien des images, tournées pour la plupart avec la caméra à l’épaule. Ces images traduisent aussi les rythmes et les cadences qui sont imposés, le règne implacable des machines et des chiffres sur le lieu de production, sous la forme d’horodatages, de tableaux d’objectifs, de décompte des effectifs.
Le travail rend libre
Avec pudeur, les femmes évoquent les douleurs que cet environnement et les gestes répétitifs leur infligent. A la fatigue nerveuse et physique s’ajoutent les rythmes de travail (en 2×8, soit une embauche dès avant cinq heures du matin, et des fins de service pouvant aller jusqu’à 22 voire 23 heures). Les ouvrières se plaignent des répercussions sur le sommeil, sur leur état général. L’incertitude liée au planning (rappels, irrégularités), qui touche en particulier les personnels intérimaires, pèse également fortement. Les évolutions de la production (modernisation de lignes) sont pour leur part une source de grande anxiété. Enfin, comment ne pas mentionner l’impact délétère et déshumanisant du management « moderne » (lean management), qu’on ressent en creux tout au long du visionnage.
Alors non, madame Panier-Runacher, la production, ce n’est, dans ces conditions, ni pour le pays, ni pour la magie ! Les femmes courageuses et opiniâtres que le film de Liza Le Tonquer nous donne à rencontrer, comme leurs devancières de 1924, se démènent pour leur subsistance et, pour le peu qui leur est permis, pour goûter quelques moments de partage, de lutte et de solidarité. Toutes choses que vous apprendrez peut-être un jour à connaître, ce qui vous éviterait de proférer à nouveau des énormités. Voilà ce qui serait vraiment magique !