Mémoire et histoire
Lorsque nous avons créé L’Écho notre but était de témoigner de notre époque, de donner la parole à ceux qui ne l’ont pas, à ceux auxquels les livres d’Histoire ne font aucun éloge funèbre. La Mémoire plutôt que l’Histoire, toutes ces mémoires qu’on pense sans histoire. Non pas la mémoire contre l’histoire mais la mémoire sans laquelle l’histoire est funeste, l’histoire sans laquelle la mémoire est impuissante.
« On n’écrit pas pour raconter sa petite affaire privée ou personnelle ; ça c’est, dit Deleuze, la honte de la littérature. On écrit en vérité pour les analphabètes (Artaud), pour les idiots (Faulkner), pour le peuple des souris (Kafka). On écrit encore pour les bêtes qui meurent, pas à leur intention mais à leur place, parmi elles ou depuis elles, pour répondre d’elles. L’animal devant lequel l’écrivain est responsable, disait Hofmannstahl. »1
Face au Pouvoir, nous sommes tous des analphabètes, des idiots, des souris, des animaux, des Stück comme disaient les nazis à propos des déportés (des morceaux, des exemplaires d’une machine qui vomit des produits standardisés). Il s’agit pour le Pouvoir, pour tous les Pouvoirs de nous priver de toute singularité, de toute intelligence, de quelque prise sur les choses et les événements, de nous retirer toute parole. Si Gaza est possible, malgré tous les témoignages sur l’horreur nazie, si le Pouvoir reste sourd, c’est parce qu’il n’en a que faire, et de l’histoire et de la mémoire. A quoi bon alors témoigner ? Primo Levi s’est suicidé… Mémoire : Une connaissance inutile ? C’est le titre de l’un des tomes de Auschwitz et après2 de Charlotte Delbo qui y témoigne de son expérience du camp d’Auschwitz. Deux choses m’avaient le plus frappé dans ce livre. En premier, c’était le désarroi qu’elle ressentait de reprendre une vie normale, de devoir se plier aux tracasseries bureaucratiques, aux mesquineries du quotidien. En effet, à celle qui est passée par la pire des horreurs, la société ne se doit-elle pas de l’affranchir de toute chicane ? En deuxième, c’était l’impossibilité que ressentait l’auteur de se confier à ses proches, l’impudeur qu’elle concevait à l’idée de venir troubler leur quotidien avec son incroyable récit. Je ne sais plus où je l’ai lu mais je me souviens de cette parole d’un SS d’un camp d’extermination qui disait aux prisonniers quelque chose comme : « C’est tellement énorme que personne ne vous croira ».
Nous ne sommes pas du même camp, Madame !
Comprenons une chose, c’est la plus importante, et c’est le pernicieux Préfet Lallement (sic), petit homme de pouvoir parmi les petits hommes de pouvoir, qui nous le rappelle : « Nous ne sommes pas du même camp, Madame ! ». Il est l’incarnation de la brutalité du Pouvoir, de sa désincarnation. Seul l’uniforme fait tenir debout ce corps de lâche – comme disent les jeunes – qui, sans cet apparat, n’est que squelette, cadavre décharné d’un homme mort voué à l’œuvre de mort.
Pour comprendre que nous ne sommes pas du même camp, regardez La Zone d’intérêt dont voici le synopsis : Le commandant d’Auschwitz, Rudolf Höss, et sa femme Hedwig s’efforcent de construire une vie de rêve pour leur famille dans une maison avec jardin à côté du camp. Il raconte toute l’horreur du Pouvoir, ce qu’est le Pouvoir dans son essence la plus (im)pure. Le Pouvoir, c’est VIVRE à côté de là où l’ont MEURT parce que le Pouvoir se croit éternel. Et de là où la mort règne ne parviennent que des bruits de fonds, ce grondement incessant comme un orage éternel qui menace dans le lointain, bruit du feu entretenu dans les crématorium, cris étouffés, des détonations sourdes, des nuages de fumée, des mauvaises odeurs quand le vent souffle du mauvais côté. Hedwig, qui fait faire le tour du propriétaire à sa mère, lui explique qu’elle a fait planter de la vigne pour cacher le mur du camp. Le jardin et la maison de Rudolf et Hedwig non pas comme métaphore du pouvoir mais comme sa pure irréalité, sa seule irréalité, sa seule vérité. Et parfois, en une belle journée d’été, la rivière a le mauvais goût de charrier des restes de cadavres pendant que Rudolf pêche et que ses enfants s’ébattent dans l’eau. Parfois le réel a le mauvais goût de surgir dans toute sa nudité, dans toute son horreur. Le retour du refoulé ? La nuit, les fantômes viennent remuer ceux qui ont encore une âme. L’horizon est rouge des flammes des crématorium, du sang des victimes. La mère d’Hedwig, incapable de trouver le sommeil, s’enfuira sans prévenir dès la première nuit d’insomnie passée au sein du paradis de sa fille.
Les hommes du Pouvoir sont partout et de tout temps les mêmes
Brigitte redécore l’Élysée pendant qu’Emmanuel nasse, emprisonne et mutile les Gilets Jaunes. Brigitte collecte des pièces jaunes pour les hôpitaux pendant qu’Emmanuel décrète le pass sanitaire et injecte du Rivotril.
Je ne compare pas les Pouvoirs car les hommes qui accomplissent ses basses tâches sont partout et de tout temps les mêmes. Robert Merle dans la préface (1972) de son livre La Mort est mon métier paru en 1952 et dans lequel Rudolf Höss est nommé Rudolf Lang, écrit : « Ce qui est affreux et nous donne de l’espèce humaine une opinion désolée, c’est que pour mener à bien ses desseins, une société de ce type trouve invariablement les instruments zélés de ses crimes. […] Il y a eu sous le nazisme des centaines, des milliers de Rudolf Lang, moraux à l’intérieur de l’immoralité, consciencieux sans conscience, petits cadres que leur sérieux et leurs mérites portaient aux plus hauts emplois. Tout ce que Rudolf fit, il le fit non par méchanceté, mais au nom de l’impératif catégorique, par fidélité au chef, par soumission à l’ordre, par respect pour l’État. Bref, en homme de devoir : et c’est en cela justement qu’il est monstrueux. »
Emmanuel Macron est un homme de devoir : il sert avec zèle le Capital qui l’a installé là où il se trouve pour accomplir sa tâche de prédation et de pillage. Rudolf Höss contentait les capitalistes allemands qui bénéficiaient du travail gratuit des esclaves des camps. On parle rarement des IG Farben, des Siemens, etc., qui se sont enrichis grâce aux déportés. Black Rock, Pfizer aujourd’hui font leur beurre sur la mort. Tout ça, c’est pour les servir. Toutes les victimes ne sont que des générateurs de plus-value, des Stücks, des statistiques. Il n’y a rien d’autre à dire.
Les victimes du Pouvoir, elles, sont toutes singulières
Je ne compare pas non plus les victimes : les victimes, elles, sont toutes singulières. C’est cette singularité qu’il faut rendre irréductible aux statistiques du Pouvoir. Par les témoignages.
Pour finir, il faut comprendre puisque nous ne sommes pas du même camp, Madame qu’on ne peut pas dialoguer avec le Pouvoir. Le dialogue suppose l’égalité, l’honnêteté de part et d’autre. Le dialogue social est impossible, les « partenaires sociaux » un oxymore. Cessons de nous vouloir citoyen, tous citoyens comme si nous habitions la même Cité que Macron et Cie et les milliardaires. Pour eux, et dixit Thatcher, il n’y a pas de société. « Nous sommes en guerre », en guerre de classe. On ne dialogue pas avec le Pouvoir car le Pouvoir est monopole de la Parole. Le Pouvoir, c’est le pouvoir de vous faire taire. « Si vous voulez une image du futur, imaginez une botte piétinant un visage humain – pour toujours. » George Orwell, 1984. Et Orwell ne parlait pas du futur mais du présent du Pouvoir toujours présent.
Le nazisme est l’alpha et l’oméga des Pouvoirs actuels, l’alpha et l’oméga du capitalisme. Le Pouvoir américain, l’Empire, qui a récupéré et fait travailler pour lui bon nombre de criminels nazis en était et en est toujours conscient. Le nazisme est la référence des Pouvoirs contemporains, l’extrême du Pouvoir, le Pouvoir dans son paroxysme qui permet aux Pouvoirs contemporains de se dédouaner de cet extrême-là.
« (…) Le monde contemporain a beau multiplier les commémorations des drames de masse du XXe siècle, il s’efforce dans un même temps de maintenir ces drames dans le champ de l’affectivité et de l’émotion. En ce sens du moins, le savoir historique, tel qu’il parvient au grand nombre, n’est que le savoir du pouvoir. Parce qu’en lui est enveloppée l’idée qu’on est quitte de l’horreur nazie, il contribue à légitimer l’organisation contemporaine du pouvoir. L’effroi qu’on éprouve devant le monstrueux conforte toujours un peu plus la normalité du présent. Mais ce qu’on ne voit pas, c’est que le présent historique, le présent commun, partagé, est toujours, d’une certaine manière, relativement normal. Pour la simple raison que le présent, c’est là où j’habite ; il conserve donc toujours en lui la petite familiarité de la maison, à côté de quoi le passé semble prodigieusement bizarre. La normalité n’est qu’un effet de l’habitation du monde, puisque toute situation présente, dans l’évaluation que j’en fais, suppose un pire aussi bien qu’un mieux : elle se trouve donc toujours, d’une certaine manière, au milieu, normalité coincée entre deux extrêmes. Tout homme répugne justement, s’il a quelque commerce avec son époque, à la juger monstrueuse. Le nazisme aussi, dans la quotidienneté de son exercice, et pour nombre d’Allemands, devint assez vite relativement normal, c’est-à-dire sitôt qu’ils purent le situer entre un pire et un mieux, par quoi se trouvait tempérée sa délirante singularité. Et quand on s’indigne de l’apathie du peuple allemand sous le joug du nazisme, quand on se répète avec stupeur son étrange excuse– « on ne savait pas »–, on oublie qu’aucun événement, quand il est présent, quand il arrive, n’apparaît jamais dans sa totalité, déplié comme sous l’œil de l’historien. S’il arrive, cet événement, c’est qu’il n’est pas encore tout à fait arrivé. La totalité, clairement détachée de ce qui la précède et de ce qui la suit dans l’histoire, apparaît toujours trop tard. »3
Pardonnez-moi cette longue citation mais ce livre est devenu mon livre de chevet depuis mars 2020, depuis son énième relecture à cette époque. Tout y est dit. Tout y est dit de ce que nous n’avons pas encore vécu depuis mars 2020, de ce que nous essayons d’avoir vécu à ce moment-là. Tout y est dit du Pouvoir qui, tant qu’il ne sera pas quitte avec le nazisme, tentera de nier ce que nous cherchons à (re)vivre ce que nous ne savons pas encore avoir vécu.
Dire l’anormalité de la normalité, la normalité de l’anormalité
Ainsi, nous essaierons ici encore et toujours de dire l’anormalité de la normalité, la normalité de l’anormalité. Malgré nos lèvres tuméfiées par la botte, nous voulons articuler des paroles audibles pour ceux à qui cette botte a broyé la langue et les dents et dont la bouche ne rend que des sons inarticulés, pour ceux qui ont le souffle coupé par la botte, pour ceux que la botte force à tourner leur visage vers le sol où leur regard ne voit que boue et poussière.
Cinq ans après, il est temps de commencer à continuer notre modeste ouvrage, de revendiquer notre analphabétisme, notre idiotie, de nous faire interprète de tous les beuglements, brames, feulements, grognements, caquetages, cris, hurlements, hennissements, etc.
Faisons de cette citation de Giorgio Agamben notre mantra quotidien : « Qui s’aperçoit que la maison brûle peut être poussé à regarder ses semblables qui ne semblent pas s’en apercevoir avec dédain et mépris. Pourtant ne seraient-ils pas justement, ces hommes qui ne voient pas et ne pensent pas, les lémures à qui tu devras rendre compte au dernier jour ? S’apercevoir que la maison brûle ne t’élève pas au-dessus des autres : au contraire, c’est avec eux que tu devras échanger un dernier regard quand les flammes se feront plus proches. Que pourras-tu dire pour justifier ta prétendue conscience à ces hommes si inconscients qu’ils paraissent presque innocents ? ».4
1 https://www.rayonvertcinema.org/abecedaire-gilles-deleuze/
2 https://www.leseditionsdeminuit.fr/auteur-Charlotte_Delbo-1518-1-1-0-1.html
3 La Société intégrale, Cédric Lagandré
4 L’indispensable et sublime texte de Giorgio Agamben est à lire ici en intégralité.